Table ronde: Critique, engagement et neutralité. Quelle articulation opérer?

Sept membres du CRICIS organisent une table ronde lors du colloque Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ? de l’Association science et bien commun qui aura lieu dans le cadre du 85e Congrès de l’ACFAS, le mercredi 10 mai 2017 à 10h à l’Université McGill.

Critique, engagement et neutralité : Quelle articulation opérer ?

Les interventions regroupées dans cette table ronde s’intéressent à analyser les liens de la recherche à orientation critique avec la production de savoir sous différents angles. La réflexion portant sur la production de savoir, lorsqu’elle se veut « critique », comporte minimalement une dimension sur la mobilisation de ces enseignements dans le but de favoriser les changements sociaux émancipateurs. À partir de leurs différents objets de recherche, les intervenantes et les intervenants échangeront sur les implications d’une prise de distance vis-à-vis de la neutralité pour le travail conjointement scientifique et social (donc engagé) mené dans la recherche en communication. Les échanges concerneront les dimensions épistémologiques, méthodologiques et éthiques liées à la réflexivité sur la question de la neutralité dans son articulation avec la recherche critique.

De gauche à droite: Fabio Pereira, Oumar Kane, France Aubin, Julia Morel, Valérie Paquet et Éric George. Sklaerenn Le Gallo et Lena Hübner manquent sur la photo.

Résumés détaillés

Des relations difficiles entre enseignements issus des recherches et pratiques militantes

Éric GEORGE, professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal, directeur, CRICIS

Le développement des études en communication au Québec a été fortement marqué par la critique sociale dans les années 1970. Dans un texte rédigé en 1999, Serge Proulx écrivait qu’il s’agissait « non seulement d’effectuer un travail de critique théorique de la communication mais aussi de mettre en place un lieu de formation pratique d’où sortiraient éventuellement de jeunes diplômés en communication susceptibles de développer des manières alternatives de pratiquer la communication dans une société québécoise en bouillonnement ». Le Portapak, premier enregistreur vidéo portable « grand public », devenait l’outil technique par lequel il serait dorénavant possible de lutter contre la communication de masse et de donner enfin la parole à toutes et à tous. D’ailleurs, Proulx rappelle qu’à cette époque, beaucoup estimaient que ce serait par le biais des médias que le changement social adviendrait.

Depuis, les travaux consacrés à des phénomènes et processus communicationnels ont pris une place croissante dans les sciences humaines et sociales. Un vaste ensemble de recherches se prétendant « critiques » a été développée autour de l’École de Francfort, de l’économie politique de la communication et des cultural studies. Or, nous verrons dans le cadre de cette présentation que, malgré leur dimension  critique et leur ancrage dans le social-historique, ces trois ensembles de travaux présentent à certains égards des rapports difficiles avec les mobilisations sociales. On pourrait penser que dans le cadre d’une perspective critique d’inspiration marxiste, élaboration conceptuelle et praxis sociale vont de pair. Mais ce n’est pas si simple…

Perspectives critiques et études sur le numérique: entre éducation et renforcement du status quo

Lena HÜBNER, doctorante en communication, UQAM, coordonnatrice, CRICIS

Mon intervention s’intéressera aux liens entre recherche et changement social. Elle s’inscrit dans le cadre de ma thèse de doctorat sur la circulation et l’appropriation de discours produits par les partis politiques canadiens et médiatisés via Facebook. Alors que la plupart des recherches en communication politique s’arrêtent à la description des phénomènes étudiés afin de préserver une certaine « neutralité », nous avons choisi d’adopter une perspective critique. Il est ici important de signaler que cela ne signifie pas vouloir imposer un point de vue, mais plutôt que nos résultats de recherches devraient avant tout servir comme instrument afin de comprendre le monde et pour développer un esprit critique chez les citoyens et citoyennes. Toutefois, cette posture épistémologique nous amène à un dilemme : tandis que nos résultats de recherches visent à éveiller « une conscience d’en bas » (Fairclough, 1992), à « donner des armes » (Bourdieu, 1977), les mécanismes mêmes de cette éducation, si elle passe par le numérique, risquent d’être réappropriés par les institutions politico-économiques. Alors, que faire?

Comprendre les extrêmes. De l’engagement à la réflexivité

Sklaerenn LE GALLO, doctorante en communication, UQAM, adjointe de recherche, CRICIS

Notre communication porte sur la question du rapport entre le chercheur et l’engagement lorsqu’il traite d’un sujet de société – dans notre cas, l’extrême-droite en France – qui ne laisse personne indifférent. L’inscription de celui-ci dans une démarche scientifique de critique sociale (Bourdieu et Boltanski, 1976) nécessite qu’il s’immerge dans « des univers de croyances auquel [il] n’adhère pas » (Cefaï et Amiraux, 2002, en ligne) pour les comprendre, les expliquer et les interpréter c’est-à-dire produire un discours critique dans l’espace public. Ce paradoxe apparent entre un « impératif de mise à distance […] [et] l’exigence de participation » (ibid.) peut certes parfois mener à un besoin pour le chercheur de produire une justification en vue de faire accepter au public et rendre légitime sa pratique mais il doit avant toute chose conduire celui-ci à la réflexivité. En effet, le chercheur est « quelqu’un qui va sur le terrain de la politique mais sans abandonner ses exigences et ses compétences de chercheur » (Bourdieu, 2000, p. 206), « c’est [donc] avec et contre soi qu’il faut se battre pour produire du savoir » (Céfaï et Amiraux, op. cit.). Cette pensée sur la production de savoir par les chercheur-e-s vise à s’insérer dans le projet de renouvellement des représentations sociales, dans l’idée bourdieusienne selon laquelle « ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire ».

Recherche et enseignement : proposition d’un tournant procédural

France AUBIN, professeure, Département de lettres et communication sociale, UQTR, chercheure, CRICIS

Les perspectives critiques dérogent explicitement au principe de neutralité si on entend par neutralité le non-engagement. De fait, les perspectives critiques reposent sur un diagnostic négatif du monde, un monde qu’elles visent à transformer en rendant visibles des signes relativement tangibles d’émancipation. Dans la foulée de Horkheimer (1974) selon lequel il n’existerait pas de connaissances désintéressées et qu’il importe d’en découvrir les différentes finalités, Habermas avait proposé une typologie des disciplines, identifiant certaines d’entre elles comme étant portées par l’intérêt de l’émancipation (1984). Habermas s’est progressivement éloigné d’une telle classification, au motif qu’elle serait fondamentalement métaphysique, c’est-à-dire insuffisamment neutre et objective. Néanmoins, historiquement (c’est-à-dire sur des bases factuelles et non normatives), certaines disciplines se sont plus orientées vers la reproduction de la société que vers sa transformation. D’autres comme la communication sont encore le théâtre de controverses où s’affrontent des visions du monde souvent contrastées. Si tel est le cas, à quoi reconnaît-on ces visions du monde ? Comment, par exemple, repère-t-on les perspectives critiques ? Au-delà de l’appareil conceptuel, je souhaite poser la question du savoir profane et en particulier celui des étudiants, à mi-chemin entre la doxa et le savoir savant. Leur accorder de l’importance me paraît, à ce jour, remplir différents objectifs dont celui d’observer de près les mutations en cours dans le secteur des communications dont les étudiants sont à même de rendre compte « de l’intérieur » en mobilisant un savoir expérientiel. La reconnaissance de ce savoir expérientiel influence la production de la recherche, mais participe également à l’émancipation des étudiants dans le contexte d’un tournant procédural en faveur de l’enseignement. Il ne s’agit pas de nier le savoir légitime mais de prendre en considération d’autres sources pour le valider, rompant avec la dissymétrie habituelle de la salle de classe. En clair, je propose l’idée selon laquelle la perspective critique se situe aussi bien en aval qu’en amont, c’est-à-dire dans la praxis de l’enseignement autant que dans son contenu dérivé de la recherche.

Communication et épistémologie : Lorsque la neutralité est inatteignable

Valérie PAQUET et Julia MOREL, étudiantes, maîtrise en communication, UQAM, adjointes de recherche, CRICIS

En partant du principe que la neutralité au sein de la recherche en sciences sociales est inatteignable  et que nous en sommes conscients, il paraît nécessaire de souligner ce biais dans tout processus de recherche académique. Nos recherches personnelles s’inscrivant dans le paradigme dominant du constructivisme, nous avons choisi de nous pencher sur les écrits de trois auteurs phares dans le domaine des sciences sociales : Gaston Bachelard, Givonani Busino et Jean-Pierre Olivier De Sardan. Les concepts de rupture épistémologique, de preuve et enfin la dynamique entre la dimension étique et émique seront au centre de nos questionnements et permettront d’apporter des réponses à notre constat de départ. Ces trois auteurs sont rattachés à des disciplines différentes des sciences sociales et pourtant aboutissent à des conclusions similaires : la neutralité est inatteignable. La discussion s’ouvrira par la suite sur deux études de cas, l’une à caractère macro-économique tandis que l’autre se rapportera à une approche micro-économique. Dans quelles mesures le fait d’être conscient d’une non-neutralité nous permet, en tant qu’étudiantes à la maitrise en communication, de pallier à nos biais de recherche aussi bien sur le plan personnel que structurel ?

La neutralité pour quoi faire ? Pour une historicisation de la rigueur scientifique

Oumar KANE, professeur, Département de communication sociale et publique, UQAM, chercheur, CRICIS

La question de la neutralité est inextricablement liée à celle de l’objectivité dans la production scientifique où elles sont mises au service de l’impératif de rigueur. Dans cette présentation, nous aborderons les considérations liées à cette exigence de rigueur et montrerons de quelle manière ont émergé des discours scientifiques soucieux de reconsidérer la rigueur sur de nouvelles bases ou plus radicalement de plaider pour la non-pertinence de l’exigence d’objectivité et de la neutralité dans les sciences humaines et sociales. Nous terminerons en évoquant certaines des implications spécifiques pour l’analyse des phénomènes communicationnels.

Détails:

  • Où: Université McGill (salle à déterminer)
  • Quand: Mercredi 10 mai 2017 à 10h
  • Quoi: Table ronde lors du colloque « Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre? » organisé par Florence Piron (Université Laval), Mélissa Lieutenant-Gosselin (Université Laval) et Laurence Brière (UQAM) qui aura lieu dans le cadre du 85e Congrès de l’ACFAS
  • Comment: Cette activité fait partie de la programmation payante du 85e Congrès de l’ACFAS. Pour s’inscrire, rendez-vous sur le site de l’ACFAS.