Lancement de la série de séminaires «Genre(s) et méthodes»

Co-organisé par le LabSIC (Laboratoire des Sciences de l’information et de la communication, Université Sorbonne Paris Nord, France) et le CRICIS (Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société, Québec, Canada), le séminaire Genre(s) et méthodes (GEM) s’attache à étudier les questions féministes, intersectionnelles et de genre(s) en termes de méthodes, méthodologies et épistémologies. Concept transdisciplinaire fluide et non figé, le genre – ou les genres, pour échapper à un fonctionnement social binaire – a fait l’objet de travaux qui, en proposant un décentrement radical, ont transformé le paysage des sciences sociales et humaines tout au long du XXe siècle. Ce séminaire a pour objectif de proposer un espace pour discuter des apports de ces études à la pratique scientifique. Nous y discutons des façons de faire de la recherche lorsqu’on travaille sur le(s) genre(s), de ses / leurs articulations avec d’autres formes de minoration, et du pouvoir critique de cet outil pour désessentialiser le monde social. Cherchant à soustraire la réflexion à la pensée universaliste, nous y décentrons les regards pour aborder les questions de luttes, de résistances, à l’exemple de celles de corps racisés qui subissent différents rapports de domination. Nous réfléchissons à la façon dont sont opérés les décentrements des concepts et aux démarches mises en œuvre pour déconstruire les normes dominantes sur les identités de genre, les sexualités et d’autres rapports de pouvoir comme la classe ou la race. Pluriels, les questionnements portent sur la capacité à penser le positionnement de la chercheuse ou du chercheur, son engagement, sa subjectivité, le dévoilement de biais en termes de production ou d’interprétation de données, la réflexivité sur ces biais en tant que ressources heuristiques, épistémiques ou politiques, les questions éthiques soulevées par des objets perçus comme impurs, ou encore l’historiographie ou l’analyse du caractère genré d’un objet ou d’un dispositif d’enquête… Il s’avère pertinent de mettre au jour et d’analyser les façons dont le(s) genre(s) – ainsi que les concepts qui lui / leur sont rattaché(s) – sont travaillés et reconstruits par le terrain… Enfin, cet espace de dialogue a aussi pour vocation d’interroger la possible singularité des méthodes, méthodologies et épistémologies des approches par le genre et des études féministes et intersectionnelles. Ce séminaire met en lumière des travaux s’inscrivant dans les champs des médias et de la communication, et plus largement en sciences humaines et sociales (sociologie, histoire, anthropologie, sciences politiques ou philosophie…).  

Programmation:

12 mars 2021, 9h-12h (15h-18h à Paris):

Déconstruire le genre et d’autres rapports de minoration en études télévisuelles

Sarah Lécossais: Du genre à l’écran : méthodologies croisées pour analyser les représentations des rapports sociaux de genre dans les séries télévisées françaises.

Afin d’interroger les dynamiques de représentation du genre dans les séries télévisées, je propose de travailler aussi bien sur les contenus (analyse de corpus) qu’à partir d’entretiens avec des scénaristes. Après avoir rappelé ce qui m’a amenée à enquêter sur les objets longtemps méprisés que sont les séries françaises, je présenterai donc dans cette communication les enjeux de l’articulation de ces deux méthodologies et le développement d’une approche féministe des politiques des représentations (Hall, 2008). En termes théoriques, mes recherches s’appuient ainsi sur une conception du genre comme performance itérative (Butler, 2006) dont la représentation est la construction (de Lauretis, 2007). Les séries peuvent alors être entendues comme « territoires du genre » (Lécossais, 2020), via une relecture de Butler, de Lauretis, Foucault et Hall.

Stéfany Boisvert: Enjeux épistémologiques et méthodologiques d’une queerisation des études télévisuelles

Cette communication proposera une réflexion sur le potentiel de la théorie queer pour le renouvellement des études de genre (gender studies) portant sur la télévision. L’approche queer est ici définie comme une approche fondamentalement critique et anti-essentialiste qui vise à questionner, dénaturaliser, subvertir et problématiser les savoirs normatifs ainsi que les conceptions fixes et binaires des identités et sexualités (Sullivan 2003 ; Chambers 2009 ; Joyrich, 2014). Partant de cette définition, je montrerai comment l’approche des queer television studies permet de surmonter un écueil encore fréquent, soit celui d’une lecture « binaire » des représentations télévisuelles, tout en mobilisant plus concrètement une approche intersectionnelle. Afin de réfléchir au potentiel d’une queerisation des études télévisuelles, je ferai référence à certains de mes récents projets de recherche, lesquels avaient pour objectif d’analyser les représentations de personnages non-binaires et trans dans certaines séries télévisées récentes, mais aussi de mieux comprendre les mécanismes de réception reliés à l’inclusion de personnages LGBTQ+ dans des fictions télévisuelles. Ces recherches permettront ainsi d’aborder les enjeux épistémologiques et méthodologiques reliés à la mobilisation des queer studies, que ce soit dans le cadre d’une analyse qualitative de contenu ou d’une ethnographie en ligne.

23 avril 2021, 9h-12h (15h-18h à Paris):

Étudier la migration – de l’ethnographie à la recherche collaborative

Claire Cosquer: Conditions épistémologiques et éthiques d’une ethnographie de migrant-es blanc-hes

Je reviendrai dans cette communication des conditions éthiques et épistémologiques de l’ethnographie des migrations françaises à Abu Dhabi (Émirats arabes unis). Cette ethnographie analysait en particulier la position de ces migrant-es dans les rapports sociaux de race, en l’appréhendant par le concept de blanchité. La communication explorera les avantages et les tensions méthodologiques associés à l’usage de l’entretien biographique et de l’observation non-déclarée, en prenant au sérieux leur spécificité et leur plus-value épistémologique respectives, mais également en nuançant leur opposition terme à terme. J’y réfléchis à l’indissociabilité des choix épistémologiques et éthiques, en ce qu’il n’est pas de parti pris éthique qui n’ait de conséquence épistémologique, et inversement.

Caterine Bourassa-Dansereau: Recherche collaborative et approches féministes : apports et tensions de la recherche par, pour et avec les femmes.

Dans le cadre du séminaire Genre(s) et méthodes organisé par le CRICIS et le LabSIC, je propose d’aborder les enjeux méthodologiques et éthiques qui caractérisent la recherche collaborative féministe menée par, pour et avec les femmes. Ces enjeux concernent l’ensemble des étapes de la recherche; de la définition des objectifs, à la diffusion des résultats, en passant par la construction des outils de collecte et l’analyse des données. Au cœur de cette communication, je m’attarderai aux défis liés à l’importance de reconnaitre et de valoriser les différents types de savoirs, à la nécessité d’identifier et de nommer les relations de pouvoir et à l’engagement visant à s’assurer que les apports et retombées de la recherche collaborative féministe profitent à toutes les actrices de la démarche. À travers quelques exemples de projets de recherche, j’illustrerai de plus les enjeux spécifiques qui caractérisent la recherche collaborative avec les femmes immigrantes et réfugiées. 

Si cette communication propose des pistes de réflexion sur la posture de la personne chercheuse, elle s’intéresse aussi aux principales actrices de la recherche collaborative féministe : les professionnel·les des groupes partenaires, les intervenant·es et les femmes elles-mêmes, actrices au cœur de ces démarches.

21 mai 2021, 9h-12h (15h-18h à Paris):

Méthodologies et décolonisation: enjeux, débats et outils

Sandeep Bakshi : Queeritude décoloniale. Quels objets, quelles possibilités ?

Visant à ouvrir le champ décolonial et les études queer aux possibilités d’une lecture croisée, cette présentation prend appui sur deux théories, deux analytiques véritables d’études critiques œuvrant pour la transformation des relations sociales tout en relevant l’absence d’articulation d’un cadre de queeritude décoloniale. Il convient de souligner que les deux outils théoriques ne peuvent s’ignorer pendant longtemps car même si les deux champs de recherche demeurent rigoureusement disciplinaires, voire disciplinés, les possibilités de croisement restent souvent nombreuses et mal exploitées.

Situant les questions sur le positionnement éthique de la recherche et les objets de recherche dans le cadre épistémologique, l’exemple phare de cette présentation tend vers une analyse géo-culturelle, aspirant à formuler une critique du mouvement queer indien dominé par l’élite et la langue anglaise – une des six langues impériales dans le monde, selon les études décoloniales. En se décentrant de la langue anglaise, cette recherche amende l’équilibre des pratiques culturelles queer indiennes de façon à renouveler la problématique queer dans la région. Cette approche interdisciplinaire embrasse à la fois les grilles de lecture établies par les théories queer et décoloniales dans le but de proposer des outils pour une critique décoloniale des énonciations transnationales de queeritude.

Naïma Hamrouni: Rechercher pour réparer – desiderata en vue d’une éthique féministe de la recherche

Dans Moral Repair, Reconstructing Moral Relations After Wrongdoing (2006), la philosophe Margaret Urban Walker propose une théorie de la justice réparatrice guidée par l’exigence de réparer les relations morales intergroupes dégradées par une histoire de violence, d’exploitation et d’oppression. Dans cette présentation exploratoire, nous proposons de poser les premières bases d’une approche éthique féministe de la recherche qui s’inscrirait dans un paradigme de justice réparatrice.

L’ensemble des séminaires aura lieu sur Zoom. Ils sont gratuits et ouverts à toutes et à tous. L’inscription est requise en écrivant à cricis@uqam.ca (SVP mentionnez le nom et la date du séminaire auquel vous voulez participer).