Mobilité et surveillance : intégration de dispositifs de géolocalisation dans les médias socionumériques

Cette recherche s’inscrit dans le contexte de la prolifération de médias socionumériques (ex : Facebook, Twitter, Foursquare) qui se présentent comme des outils techniques producteurs de liens sociaux (réseautage, partage, etc.) selon une double dynamique. La première repose sur l’auto-expression/production de soi – se rendre visible – et la seconde, sur la création de profils de consommateurs sur la base des données accumulées – regarder (Mondoux 2009, 2011, 2012). Plusieurs travaux (Andrejevic, 2005; Marx, 2002) ont montré que ces rapports sociaux induisent ainsi une banalisation de la surveillance puisque cette dernière est intégrée à même les liens sociaux et la marchandisation de l’information. Parallèlement, nous assistons à l’intégration des médias socionumériques dans les outils de mobilité comme les téléphones intelligents et les tablettes numériques qui de plus en plus intègrent des applications de géolocalisation (GPS). Cette intégration soulève plusieurs interrogations. Dans quelle mesure l’apport des technologies de géolocalisation au sein de médias dits « sociaux » participe-t-elle à une dynamique de surveillance, via les fonctions de traçabilité et d’« adressabilité » des usagers en temps réel, c’est-à-dire en les rendant repérables dans l’espace et dans le temps ? Cette intégration relève-t-elle d’une forme de banalisation puisque s’inscrivant dans des dynamiques sociales de définition du « réel » (rapport à l’espace et au temps) ? Enfin, le phénomène ainsi abordé dans son ensemble permet d’interroger la nature de ces nouveaux liens sociaux explicitement médiatisés au moyen de la technique.

La question de l’intégration de dispositifs (Agamben, 2007) de géolocalisation dans les médias socionumériques est d’ailleurs à l’origine d’un nouveau champ d’études qui se nomme la géographie médiatique1 (media geography). La géographie médiatique analyse la manière dont l’utilisation des médias localisés (locative media) modifie les représentations de l’espace à partir d’approches reposant pour la plupart sur les usages individuels : les usages (Crawford et Goggin, 2009; Lindqvist et al., 2011;), l’impact des innovations technologiques sur les usages (Farman, 2011) et la vie quotidienne (Gordon et Sosuza 2011). Peu de recherches dans le domaine de la géographie médiatique portent sur la manière dont ces médias s’inscrivent dans des rapports sociaux globaux. Plus particulièrement, très peu de recherches s’attardent au rôle des médias socionumériques dans la construction sociale des représentations de l’espace et du temps.

Pour leur part, les recherches en communication favorisant les dimensions politiques et économiques portent principalement sur la manière dont les nouvelles technologies numériques de communication visent à participer à la réduction du temps entre la production et la consommation au sein du circuit économique, et ce afin d’accélérer la réalisation du profit (Manzerolle et Kjosen, 2012). Cette approche étudie également comment les médias socionumériques et les outils de communication mobile permettent de recueillir des données personnelles auprès des usagers dans une optique de marchandisation de l’information (Fuchs, 2012; Schiller, 2007). Les études en économie politique de la communication s’intéressent cependant très peu au rôle des représentations spatio-temporelles dans la dynamique économique, ni à la manière dont celles-ci sont constitutives de l’identité des sujets et ne permettent pas d’expliquer pourquoi les usagers des médias socionumériques utilisent ces outils en dépit du fait qu’ils induisent une possibilité de surveillance quotidienne (les rend visibles). En ce sens, il apparaît nécessaire de comprendre comment, d’une part, les médias socionumériques à géolocalisation et les outils de mobilité affectent nos représentations de l’espace et du temps, et, d’autre part, vérifier si cette intégration participe également au processus de construction identitaire (l’auto-expression) des sujets et à la dynamique de banalisation des rapports de surveillance.