Mutations de l’industrie de l’enregistrement sonore au Québec et émergence de nouveaux modèles d’affaires

Le caractère reproductible des œuvres que l’industrie musicale produit, diffuse et commercialise a été amplifié depuis plus de deux décennies par la numérisation croissante des contenus musicaux et le développement fulgurant des réseaux de communication, d’Internet au Web 2.0. Or, ces processus n’ont pas seulement un impact sur la reproductibilité des contenus, ils modifient également chaque stade de la chaîne de valeur de l’industrie de l’enregistrement sonore, de la création à la mise à disposition au consommateur final. De profondes mutations affectent ainsi depuis quelques années l’industrie de l’enregistrement sonore, au point que plusieurs observateurs n’hésitent pas à pronostiquer la disparition éventuelle de plusieurs de ses acteurs actuels. La situation est pourtant paradoxale, car si d’un côté on assiste depuis le début des années 2000 à une baisse continue des ventes de CD musicaux, baisse non compensée par la progression des nouveaux marchés numériques, de l’autre, on est forcé de constater que jamais la production musicale n’a été à ce point diversifiée et sa diffusion aussi universelle.

Mais encore faut-il voir comment ces enjeux sont perçus par les entrepreneurs du domaine et quels sont les nouveaux modèles d’affaires qu’ils explorent. Question d’autant plus cruciale pour les maisons de disque qui sont au cœur, traditionnellement, de l’industrie musicale. Certes, au Québec, celles-ci bénéficient d’un positionnement plus qu’enviable face aux multinationales du disque (les « majors ») en comparaison de la plupart des industries musicales dans le monde. Néanmoins, la taille et la portée réduite des maisons de disque québécoises, leur faible assise financière et leur relative dépendance au soutien public font en sorte qu’elles souffrent d’une fragilité structurelle qui les met constamment en péril.
Or l’analyse des impacts de la numérisation des contenus et de leur mise en réseau est dans l’ensemble insastisfaisante dans la littérature. On y fait le plus souvent référence de manière lapidaire, voire expéditive, en affirmant certaines évidences comme allant de soi, qu’il s’agisse de la baisse des coûts de production et de distribution ou de celle des coûts de diffusion et de promotion grâce au développement des réseaux sociaux. Sans pour autant que ces baisses soient mesurées, ni que la présence de coûts spécifiques qu’implique l’utilisation de ces nouveaux modèles dématérialisés soit pris en compte. De même, l’analyse des nouveaux modèles d’affaires se limite la plupart de temps aux modèles dématérialisés purs, sans prendre en compte la présence de modèles intermédiaires ou mixtes, ni faire la distinction des modèles selon le positionnement des entreprises sur la filière musicale (production, mise en marché, distribution, vente). Ni même, la plupart du temps, faire reposer l’analyse sur une définition claire et explicite de la notion de « modèle d’affaires », un concept polymorphe et aux fondements théoriques flous.

Notre étude vise donc à établir le plus précisément possible les impacts réels de la numérisation des contenus et de leur mise en réseau sur le segment central de l’industrie de l’enregistrement sonore, soit les maisons de disque. Il s’agira donc d’analyser, au moyen d’une recherche à la fois documentaire et empirique, les transformations provoquées par ces deux phénomènes sur les structures de coûts et de revenus à chaque étape de la chaîne de valeur de ces entreprises au Québec. Elle vise également à clarifier la notion de modèle d’affaires. Sur la base d’un travail théorique et documentaire, nous tenterons de développer et d’enrichir le concept en l’ancrant plus solidement sur les éléments de la chaîne de valeur d’une entreprise, puis de l’appliquer à la réalité vécue par les maisons de disque québécoises. Nous serons alors en mesure de réaliser une typologie des modèles actuellement explorés au Québec par les maisons de disque, puis de dégager ceux qui apparaîtront les plus innovants ou prometteurs.