Cycle de séminaires 2016-2017: Épistémologies critiques en culture et communication

Lors de l’année 2016-2017, l’axe 4 du CRICIS, Épistémologies critiques en culture et communication, organise un cycle de conférences-débats avec plusieurs intervenants du CRICIS et de l’international (Anouk Bélanger, Frédérick Tarragoni, Haud Guéguen, et beaucoup d’autres). Vous trouvez les résumés et enregistrements des conférences ici.

Séminaire du 24 mars 2017 avec Louis-Claude Paquin et André Éric Létourneau

Ce séminaire a pour but d’explorer les rapports entre recherche-création et culture, communication et critique. Dans le cadre d’une pensée critique d’inspiration marxiste, le travail de conceptualisation va de pair avec la praxis. Autrement dit, il s’avère indispensable de penser le monde à partir de la prise en compte des pratiques sociales et notamment des pratiques dites créatives. Or, les études en communication ont été marquées au Canada par la place prise par la recherche-création au cours des dernières décennies. À l’occasion de cette séance, nous vous invitons à une interrogation sur les apports de la recherche-création aux relations entre culture, communication et critique. Pour ce faire, nous aurons des interventions de deux collègues de l’École des médias de l’UQAM, Louis-Claude Paquin et André Éric Létourneau. Les interventions sont suivies par une discussion animée par Svetoslav Doytchinov, Doctorant en communication à l’UQAM. 

Louis-Claude Paquin: Le « tournant performatif » des études en communication

La recherche en sciences humaines et sociales s’est trouvée mise en crise plus d’une fois. Ces crises ont mené à l’émergence de « paradigmes » nouveaux. C’est ainsi que l’émergence du postpositivisme est venu résoudre la crise du positivisme causée entre autres par la critique de la distance entre le sujet-chercheur et son objet de recherche. La recherche postpositiviste a été à son tour mise en crise plus d’une fois par des critiques portant sur divers aspects. Les différentes approches qui ont été proposées pour résoudre l’une ou l’autre de ces crises ont été regroupées sous le vocable d’allure programmatique « tournant performatif » (Haseman 2006). Parmi les approches que je compte présenter se trouvent : la pratique réflexive, la recherche par la pratique, l’autoethnographie, les pratiques analytiques créatives, la diffusion créative de la recherche et la recherche post qualitative.

Louis-Claude Paquin

Louis-Claude Paquin est professeur à l’École de médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre fondateur d’Hexagram Réseau international de recherche-création en arts médiatiques, design, technologie et culture numérique (2000). Après avoir longtemps enseigné et étudié la rhétorique et la création de multimédias interactifs, il enseigne l’épistémologie et la méthodologie de la recherche-création. Ses travaux récents portent sur le tournant performatif de la recherche en sciences humaines et sociales. Ses écrits sont disponibles en ligne sous licence Creative Commons.

Textes:

Pour réécouter la conférence de Louis-Claude Paquin ainsi que la période de questions:

André Éric Létourneau: Corps de géotransgression

L’omniprésence croissante des impératifs imposés par l’économie de marché dans notre vie quotidienne entraîne une régulation singulière des espaces physiques et des territoires informationnels. Cette conférence questionne différentes pratiques artistiques et sociales qui visent à la réappropriation du bien commun par une revendication actée des espaces symboliques, permettant ainsi aux citoyens d’opérer un redéploiement de leurs présences à travers la sphère publique. Comment les technologies de l’information et de la communication favorisent-elles et influencent-elles le développement de ces pratiques « in socius » ? André Éric Létourneau présentera diverses positions théoriques puis montrera sept cas exemplaires en les rattachant aux théories correspondantes. 

André Éric Létourneau

André Éric Létourneau est actif dans les mondes des arts électroniques, la production de l’espace, les arts sonores et l’écriture depuis les années 90. Il s’intéresse particulièrement à la sphère publique et aux médias de masse comme matériau d’intervention. Son travail fut notamment présenté aux Tallin Art Hall, Tokyo Art Lab, Avatar, Dare-Dare, Le Lobe, centre Bang, Musée Pointe-à-Callière, James Thompson Foundation (Bangkok), Kunsthalle (Mulhouse), Emily Harvey Foundation et Grace Exhibition Space (New York) et plusieurs autres lieux de diffusion. Il a écrit sur l’interdisciplinarité, les arts radiophoniques, électroniques, l’art action et le patrimoine culturel immatériel pour les Éditions Intervention, les Presses du réel, les Éditions de l’immatériel, Esse, The Thing-Allemagne, Non-Grata (Estonie), Radio-Canada, New Star Books, Lux, aux PUM et au PUL. Ces dernières années, il a notamment enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris, à l’Université nationale de Colombie, à l’UQAC et collaboré avec la Chaire de recherche en dramaturgie sonore au théâtre. Codirecteur du réseau de recherche-création international Hexagram, il est professeur à l’École des médias de l’UQAM et membre du pôle Le corps de l’artiste à l’ISBA de Besançon/Franche Comté.

Textes: 

Pour réécouter la conférence de André Éric Létourneau ainsi que la période de questions:

**Notez qu’une série d’images a été présentée au début de cette présentation. Cette partie silencieuse a été coupée pour le format audio. Pour toute question, veuillez contactez l’auteur.

Séminaire du 24 février 2017 avec Stéphane Haber et Maxime Ouellet

Qu’est-ce que le capitalisme aujourd’hui? Les interventions de cette séance entendent questionner, de manière critique, les évolutions actuelles du capitalisme à partir de deux approches distinctes. Reposant sur une perspective historico-politique, Stéphane Haber examinera les évolutions du capitalisme au prisme de l’expérience de l’URSS. Il montrera comment une comparaison entre les trajectoires du capitalisme occidental et du socialisme soviétique confère une intelligibilité au capitalisme tel que nous le connaissons aujourd’hui. Après avoir défini le capitalisme contemporain comme un « capitalisme cybernétique », Maxime Ouellet se proposera quant à lui d’examiner ses dimensions idéologiques. Il s’intéressera notamment à la participation du différentialisme à la reproduction du capitalisme actuel. Les interventions sont suivies par une discussion animée par Lisiane Lomazzi, étudiante au doctorat en communication à l’UQAM.

Stéphane Haber: Interpréter l’expérience soviétique. La place du communisme dans l’histoire du capitalisme

Que fut l’Union soviétique si elle fut pas ce qu’elle prétendait être (un État socialiste représentant un stade supérieur du développement historique) ? Si l’on revient sur les différentes réponses qui ont été apportées à cette question cruciale au cours du siècle dernier, on voit qu’elles se sont orientées en fonction d’une comparaison implicite avec l’évolution propre au monde occidental des 19e et 20e siècles (un processus économique d’industrialisation, des processus politiques partiels de démocratisation), du moins avec une certaine vision typifiante et normative de cette évolution. D’un côté, on affirmait que l’URSS manifestait un écart significatif par rapport à cette évolution, une déviance inquiétante, voire pathologique (c’est la thèse que l’on peut qualifier de séparatiste). De l’autre côté, on posait au contraire que ce que se passait en URSS ne faisait qu’accentuer des tendances ou encore réaliser des possibilités déjà esquissées, voire déjà présentes, dans les évolutions dites « modernes » ou bien « occidentales » (c’est la thèse que l’on peut qualifier d’assimilationniste). Dans le premier ensemble d’interprétations, on trouve des analyses politiques qui ont culminé dans le thème fameux du totalitarisme, mais aussi les critiques du « capitalisme d’État » ou de la bureaucratie, dont les bases théoriques demeuraient partiellement marxistes. Dans le second ensemble, on trouve des approches qui soulignent plutôt les points de convergence entre certains moments/aspects de la trajectoire occidentale et certains traits du monde soviétique (par exemple : développement économique accéléré, exploitation brutale de la nature, autoritarisme conformiste…).

Naturellement, ces deux ensembles ne sont pas en tout point exclusifs l’un de l’autre. Chacun permet de dévoiler certains pans de la réalité historique. De placer l’accent sur tel ou tel aspect qui, dans les faits, se situe dans un paysage très complexe. Cependant, il s’agit bien de deux voies distinctes. Dans ma présentation, je m’interrogerai sur la pertinence actuelle de la position « assimilationniste ». Je soutiendrai qu’elle peut aujourd’hui être défendue dans des termes distincts de ceux qui prédominaient à l’époque de la Guerre Froide et du capitalisme régulé des décennies qui ont suivi 1945. L’idée générale consiste à considérer l’expérience soviétique comme un révélateur exceptionnel de certains faits qui définissent ce que l’on appelle capitalisme (par exemple, le fait que celui-ci a effectivement des alternatives, le fait qu’il ne rassemble pas des caractères qui n’appartiendraient qu’à lui, formant à partir d’eux une totalité cohérente, le fait qu’il est beaucoup plus souple et résiliant que ce que l’on pouvait soupçonner auparavant, se transformant en fonction des oppositions rencontrées…). En bref, aujourd’hui, aucune conception crédible du « capitalisme » comme phénomène historique ne peut faire l’économie d’un retour sur l’expérience soviétique qui, au bout du compte, nous en a sans doute plus appris sur le « capitalisme » que sur le « socialisme ».

Texte:

Stéphane Haber

Stéphane Haber est professeur de Philosophie à l’Université Paris Nanterre. Ses travaux relèvent de la philosophie sociale et politique, ainsi que de l’épistémologie des sciences sociales et humaines. Ses recherches récentes portent sur les différentes facettes, les différentes approches et les différentes théories du « capitalisme ». En quoi un tel concept, exposé à ces pluralités, permet-il tout de même de guider le diagnostic historique sur le présent ?

Maxime Ouellet: Aliénation et fin du monde dans le capitalisme cybernétique

La vision apocalyptique de la fin des temps hante l’imaginaire social contemporain ; la multiplication de films-catastrophes et de sites Internet annonçant la fin du monde sont là pour nous le rappeler. Comme le souligne à juste titre Fredric Jameson : «On s’imagine aujourd’hui plus facilement la fin du monde que celle du capitalisme ». Dans cette communication, il s’agira de questionner d’un point de vue théorique cet imaginaire de la fin du monde à partir du concept d’aliénation. Dans une perspective s’appuyant sur certaines relectures contemporaines de Marx (Postone, Vioulac, Fischbach) Il s’agira de montrer que la « fin du monde » ne correspond pas à une prophétie apocalyptique mais plutôt à la « condition de l’être qui est privé de monde », condamné à errer dans un espace virtuel et dans un temps abstrait, lequel correspond au régime spatio-temporel spécifiquement capitaliste. Ce régime spatio-temporel s’incarne dans le cyberespace où circulent des flux monétaires dématérialisés et où surfent des dividus prétendument «libres» parce détachés de tout espace de vie concret. Or, c’est justement ici que réside la force et la prégnance de l’aliénation dans laquelle nous plonge le capitalisme cybernétique. La demande d’autonomie et d’autoréalisation de même que la capacité de se dégager, de se délier, et le pouvoir de se réengager et de se relier tout aussi librement est réalisée de manière effective par les nouvelles technologies de la communication. Plutôt que d’une réelle libération, il faut y voir là la forme la plus adéquate de l’aliénation puisqu’elle implique une dissolution du politique, c’est-à-dire l’impossibilité d’instituer des finalités communes à la vie en société. L’aliénation, nous le rappellerons, consiste en la perte du monde commun, et la gouvernance, qui prend à l’heure actuelle une forme algorithmique, consiste justement en sa réalisation. De fait, la restructuration des rapports sociaux sous une forme réticulaire induit un repli sur soi par lequel des identités choisissent, comme dans un marché, leurs propres communautés d’appartenance. En ce sens, nous verrons que la valorisation de la fragmentation, de la résistance, des identités multiples et de la différence par les approches postmodernistes contribuent à la reproduction matérielle et symbolique du capitalisme cybernétique et de son ethos communicationnel. Plus synthétiquement, le différentialisme dominant participe à la reproduction du capitalisme mondialisé en niant l’aspect totalisant d’un système qu’on pourrait qualifier suivant Luhmann d’« auto-techno-poïétique».

Textes:

  • Chapitre 1 + Conclusion de l’ouvrage suivante: Ouellet, M. (2016). La révolution culturelle du capital. Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information. Montréal: Écosociété

Maxime Ouellet

Maxime Ouellet est professeur à l’École des médias de l’UQAM et chercheur au Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société (CRICIS). Il a coécrit et dirigé, avec Éric Martin, Université inc. Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir (Lux, 2011) et La tyrannie de la valeur. Débats pour le renouvellement de la théorie critique (Écosociété, 2014). Son plus récent essai intitulé La révolution culturelle du capital. Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information vient d’être publié aux Éditions Écosociété à l’automne 2016.

Pour réécouter la conférence de Stéphane Haber et de Maxime Ouellet ainsi que la période de questions:

Séminaire du 27 janvier 2017 avec Estelle Ferrarese et France Aubin

Ce séminaire réunira deux interventions sur le concept d’espace public. Ce concept demeure, sans conteste, l’un des repères théoriques majeurs dans les recherches en sciences de la communication. Il alimente des recherches sur des objets et dans des champs de recherche très variés (la communication politique, le parler politique en ligne, le journalisme, etc.). Les interventions d’Estelle Ferrarese (Université de Picardie) et de France Aubin  (Université du Québec à Trois-Rivières) seront l’occasion de réinterroger ce concept, à l’aune de la notion de politique dans la philosophie sociale de Jürgen Habermas pour la première et des processus de dé-démocratisation pour la seconde. Les interventions sont suivies par une discussion animée par Sklaerenn Le Gallo, étudiante au doctorat en communication à l’UQAM.

Estelle Ferrarese : Habermas et le politique 

Il s’agit de mettre en évidence une notion du politique chez Habermas, politique défini comme une réalité émergente, caractérisée par une indétermination fondamentale et la faculté de produire ses propres frontières. Le motif de l’espace public est lié à des thèmes qui tous semblent attacher le politique à des principes ou à des instances qui le précèdent ou le dépassent : la validité attribuée aux énoncés politiques, le poids conféré à la morale dans l’espace public, et, sur le plan de la théorie de la société, le souci de préserver la logique de la complexité. Je les examinerai tour à tour, de manière à démontrer comment les réponses apportées permettent précisément d’identifier un espace pour le politique dans la philosophie de Jürgen Habermas. Il s’agit certes d’un interstice, néanmoins celui-ci est situé à un niveau normatif de sa théorie.

Textes :

  • Estelle Ferrarese, « Le conflit politique selon Habermas », Multitudes 2010/2 (n° 41), p. 196-202. DOI 10.3917/mult.041.0196
  • Erstelle Ferrarese, Les renversements du concept de compromis. Des ambiguïtés de l’intérêt particulier dans la théorie de Jürgen Habermas, in Yves Sintomer et Emmanuel Renault dir., Où en est la Théorie Critique?, Paris, La Découverte, 2003, pp. 153-167

Estelle Ferrarese

Estelle Ferrarese est professeure de philosophie morale et politique à l’Université de Picardie-Jules-Verne. Elle a été professeure invitée à la New School for social research à New York, fellow de la Alexander von Humboldt-Stiftung à la Humboldt Universität, et chercheuse au Centre Marc Bloch à Berlin. Elle est notamment l’auteure de : Éthique et politique de l’espace public. Habermas et la discussion, Paris, Vrin (« La vie morale »), 2015. Elle a aussi dirigé Qu’est-ce que lutter pour la reconnaissanceLormont, Éditions Le Bord de l’Eau (Diagnostics), 2013. Elle est la traductrice en français de l’œuvre de Nancy Fraser. Elle a écrit de nombreux articles sur la Théorie critique, l’espace public, la reconnaissance et la vulnérabilité comme objet politique.

France Aubin : L’espace public? Et quoi encore!

Dans le contexte de la dé-démocratisation, de quoi l’espace public peut-il encore être le nom? Alors que de nombreuses voix s’élèvent pour décrier le processus de dé-démocratisation, qui consiste à vider la démocratie de sa substance sans la supprimer formellement, d’autres persistent à revendiquer l’accès à l’espace public, à appeler de leurs vœux une éducation à l’espace public médiatique, voire à espérer l’émergence d’un 5e pouvoir face aux dérives des réseaux socionumériques. Je reviendrai sur les appréciations diverses formulées par différents auteurs sur l’espace public en m’attachant, comme toujours, à voir les liens qui peuvent être faits en communication.

Textes :

  • France Aubin, « Habermas pour penser les pathologies sociales réellement existantes », communication présentée au 16e Congrès de l’AILSF, Montréal, juillet 2016.
  • Wendy Brown, « Le cauchemar américain : le néoconservatisme, le néolibéralisme et la dé-démocratisation des États-Unis », Raisons politiques 2007/4 (n° 28), p. 67-89. DOI 10.3917/rai.028.0067

France Aubin

France Aubin est membre du CRICIS depuis 2001. Ses intérêts de recherche et d’enseignement (qu’elle essaie de faire coïncider) sont la gouvernance, les intellectuels, les mouvements sociaux, l’espace public et la société civile. Elle est professeure au Département de Lettres et Communication sociale à Université du Québec à Trois-Rivières.

Malheureusement, nous n’avons pas pu enregistrer ce séminaire à cause de problèmes techniques lors de la séance. Nous excusons les inconvénients que cela a pu causer. 

Séminaire du 9 décembre 2016 avec Frederico Tarragoni et Anouk Bélanger

Les relations entre culture et société sont l’objet central des deux interventions du séminaire qui auront à cœur d’en expliciter les implications en termes de démocratisation. Notre premier invité, Federico Tarragoni, évoquera des travaux maintenant classiques qui se sont intéressés à cette articulation pour reproblématiser de manière critique la relation entre culture, politique et société à travers le prisme de la démocratisation. L’intervention d’Anouk Bélanger, dans le prolongement de celle de Tarragoni, pose la question à partir d’une autre filiation, celle des Cultural Studies et d’une analyse postcritique qui se veut attentive aux matérialités, aux formes culturelles et à la complexité des médiations en vue d’éclairer sous un jour différent les enjeux de la démocratisation de la culture. Ces interrogations croisées et complémentaires permettront de saisir de manière originale une thématique qui est au cœur des recherches en communication actuelles et passées. Les interventions sont suivies par une discussion animée par Siavash Rokni, étudiant au doctorat en communication à l’UQAM.

Frederico Tarragoni: L’émancipation et la démocratisation de l’art : quelles affinités électives ?

La démocratisation de la culture est l’une des problématiques centrales de la sociologie de la culture. Renvoyant de façon plus ou moins unanime dans la discipline à la réduction des obstacles d’accès à la culture, elle n’a cessé de soulever des querelles autour de la manière d’entendre la « culture » et les « obstacles ». Dans cette intervention il s’agira de rouvrir le concept de culture, en le rapatriant dans la sphère où il trouve sa genèse aux XVIIIe et XIXe siècles, la création artistique (Elias Norbert, La civilisation des mœurs (1939), Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 11-109). C’est à cette condition que l’on pourra réinterroger les liens de la « démocratisatisation de la culture » à la question politique. Nous ne serons pas seuls devant la tâche : en marge de la sociologie « positive » de la culture, les théoriciens de l’École de Francfort ont construit depuis les années 1930 un protocole d’analyse critique des liens entre « culture » et « démocratie ». T. W. Adorno, W. Benjamin et S. Kracauer, familiers de la distinction horkheimerienne entre une « théorie (sociologique) traditionnelle », proche du positivisme, et une « théorie (sociologique) critique » lui étant opposée (Horkheimer Max, Théorie traditionnelle et théorie critique (1937), Paris, Gallimard, 1974 ; Adorno Theodor et Karl Popper, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales (1969), Paris, Éditions complexe, 1979), ont songé, depuis les années 1930-40, aux enjeux politiques du processus de démocratisation de la culture. Enjeux qui ont trait, plus généralement, à la question de l’émancipation.

Textes :

  • J-C. PASSERON J-C, 2003, « Consommation et réception de la culture. La démocratisation des publics », dans Le(s) public(s) de la culture (dir. O. Donnat, P. Tolila), Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 384-388.
  • FLEURY L., 2007, « Le discours d’ »échec » de la démocratisation de la culture : constat sociologique ou assertion idéologique ? », dans Les usages de la sociologie de l’art : constructions théoriques, cas pratiques (dir. S. Girel et S. Proust), Paris, L’Harmattan, 2007, p. 75-100.
  • TARRAGONI F., 2016, « L’ »art de(s) masse(s) » synonyme de démocratisation de l’œuvre d’art ? Le point de vue de W. Benjamin », in Brion Ch. (dir.), L’Europe en mouvement 1870-1913. Analyses comparatistes d’une évolution culturelle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Enquêtes et documents », 2016, p. 25-44.

Frédérico Tarragoni

Federico Tarragoni est maître de conférences en sociologie à l’Université Paris 7-Denis Diderot (Paris, France) et chercheur au laboratoire LCSP (Laboratoire du changement social et politique – Paris, Ile-de-France) dans cette même Université. Son travail se situe entre la sociologie et la philosophie politique, et porte sur les processus de subjectivation politique et d’émancipation dans plusieurs sphères de la vie sociale (l’action collective, l’art et la culture, la prise de parole). Ses recherches actuelles portent sur les phénomènes révolutionnaires et sur les types de subjectivité qui les caractérisent, dans une démarche qui essaie de lier étroitement la réflexion théorique (notamment à partir de la perspective benjaminienne) et l’observation empirique des pratiques, particulièrement en Amérique latine.

Anouk Bélanger: Quelle place pour la culture de masse dans une réflexion critique sur la démocratisation de la culture?

À partir d’une perspective sociohistorique largement inspirée de Raymond Williams, des Critical cultural studies de la première vague et en lien avec le courant postcritique de la sociologie de la culture française, cette présentation propose de se pencher sur la notion de culture de masse. Il s’agira de mettre en lumière les matérialités de la culture, ainsi que les espaces paradoxaux et contradictoires des développements culturels, afin de les ré inscrire dans une réflexion sur la place de la culture dans une saisie sociologique des démocraties contemporaines. La question de l’émancipation est intriquement liée ici aux médiations historiques et symboliques de la vie sociale et publique qu’opèrent les formes culturelles incluant celles de la culture de masse. Le terrain fertile de la culture de masse, impulsé par l’École de Francfort puis repris par les Critical Cultural Studies, nous permettra de considérer les enjeux sociopolitiques des médiations collectives propres aux sociétés contemporaines.

Textes:

  • DUBOIS, Vincent. Les prémices de la «démocratisation culturelle». Les intellectuels, l’art et le peuple au tournant du siècle. In: Politix, vol. 6, n°24, Quatrième trimestre 1993. pp. 36-56
  • MULCAHY, Kevin V. (2006) Cultural Policy: Definitions and Theoretical Approaches, The Journal of Arts Management, Law, and Society, 35:4, 319-330

Anouk Bélanger

Anouk Bélanger est professeure au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal, chercheure au Cricis (Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société, Montréal, Québec, Canada). Elle s’intéresse aux transformations dans les champs de la culture, des médias et des villes et plus spécifiquement sur les actions culturelles populaires dans la ville et sur le processus de spectacularisation.

Pour visionner la conférence de Frederico Tarragoni et Anouk Bélanger, rendez-vous sur notre compte YouTube. Nous remercions l’Université Paris Diderot (Paris 7) pour cette captation vidéo.

Séminaire du 14 octobre 2016 avec Haud Gueguen

Les relations entre technique et société sont complexes. Celles-ci nous intéressent d’autant plus dans le cadre des études en communication que la technique — à travers ce que nous appelons assez communément les techniques (ou technologies) de l’information et de la communication (TIC) — a toujours été au coeur du développement des recherches consacrées à la communication. Dans le cadre de cette séance de séminaire, nous allons aborder les relations entre technique et société de deux façons à travers deux regards critiques. Dans beaucoup d’analyses, les TIC sont considérées comme étant à l’origine de potentialités des plus positives — horizontalité des échanges, plus grande démocratie, renouveau du lien social, etc. Mais ces recherches ne s’avèrent nullement critiques. Est-il envisageable de mettre de l’avant une catégorie telle que celle de « possible » au coeur des recherches critiques en sciences sociales et humaines, par exemple quand on s’intéresse aux TIC et à leurs relations avec nos sociétés? Les interventions sont suivies par une discussion animée par Myriam Lavoie-Moore, étudiante au doctorat en communication à l’UQAM.

La prémisse du possible dans les sciences sociales critiques

Qu’elle soit pratique ou théorique, qu’elle porte sur un domaine circonscrit du social ou sur le monde tel qu’il est, toute critique ou contestation renvoie à un présupposé aussi simple que fondamental : à savoir que les choses ne sont pas ainsi en vertu d’une forme de destin ou de nécessité (naturelle, religieuse, économique, etc.) mais qu’elles pourraient être autrement, et que c’est précisément ce « pouvoir être autrement » qui autorise qu’on s’y oppose ou, plus exactement, qu’on leur oppose l’exigence d’une transformation. Pour le dire autrement, aucune critique ne peut s’effectuer sans renvoyer, au moins tacitement, à ce que l’on proposera ici appeler la « prémisse du possible », c’est-à-dire à l’idée que la réalité ou les choses telles qu’elles sont n’épuisent pas la totalité de ce qui pourrait être, et que c’est précisément du refus d’une situation donnée et de l’action qui s’ensuit que dépend la possibilité d’un devenir autre. Pris en ce sens, le possible constitue par conséquent le postulat qui structure toute action et toute lutte visant à opérer un changement, ainsi que cela apparaît avec une netteté et une force toute particulières à travers les slogans qui accompagnent les mouvements sociaux et politiques. Que l’on pense au slogan du Forum social mondial de Porto Alegre « un autre monde est possible » ou, plus près de nous encore, à ceux de Syriza, « L’espoir est en marche », « Changer la Grèce, changer l’Europe », ou au nom même du parti espagnol « Podemos » (en français : « nous pouvons ») – chacune de ces formules fait fond sur l’idée que, loin d’être nécessaire et inéluctable (conformément au fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher), la réalité sociale n’est jamais que le produit de ce que les hommes font, c’est-à-dire de leurs choix, des luttes qu’ils engagent et de leurs actions en tant qu’elles admettent toujours des alternatives – ce qui est d’ailleurs la condition pour que l’on puisse les qualifier de « libres ».  C’est précisément à l’analyse de cette prémisse du possible que nous proposons de nous attacher au sein de cette conférence, et cela en nous concentrant essentiellement à la façon dont celle-ci s’est trouvée thématisée et élaborée par un certain nombre de théoriciens de l’Ecole de Francfort.

Textes : 

  • JEANPIERRE Laurent, Florian NICODÈME et Pierre SAINT-GERMIER, 2013, « Possibilités réelles », Tracés, n° 24, pp. 7-19
  • GENEL Katia, 2013, « L’autorité des faits : Horkheimer face à la fermeture des possibles », Tracés, n° 24, pp. 107-119
  • GUÉGUEN Haud, 2014, « La critique et le possible. Le rôle de la catégorie de possible dans la critique des TNIC », dansCritique, sciences sociales et communication, Éric GEORGE et Fabien GRANJON (dir.), Paris, Mare et Martin, pp. 265-289.

Haud GUÉGUEN

Haud Guéguen est maître de conférences en philosophie au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM, Paris, France) et participe aux travaux du laboratoire Dicen-IDF (Dispositifs d’Information et de Communication à l’Ère Numérique – Paris, Ile-de-France) unité de recherche multi-tutelles entre le Conservatoire National des Arts et Métiers, l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée et l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense. Elle s’intéresse à la philosophie, aux théories de la reconnaissance, à la théorie critique, ainsi qu’aux usages sociaux des TIC, aux enjeux temporels liés aux TIC et à la critique en communication. Ses recherches actuelles portent sur la problématique du possible, pris au sens des potentiels émancipateurs, telle qu’elle est travaillée au sein des philosophies et des théories sociales contemporaines.

Pour réécouter la conférence d’Haud Gueguen ainsi que la période de questions: